dimanche 2 septembre 2018

TUBES DE L'ÉTÉ #2 Cinéma sonore (ou Joséphine, le nouvel EP de Féroces)

Aujourd'hui, alors que l'été touche à sa fin et que septembre reprend du service, je reviens pour vous parler de Joséphine, le troisième EP de Féroces, sorti le 1er septembre. Quelques mots d'abord sur Féroces. C'est un groupe de post-rock bisontin, composé de Sébastien Descamps (basse et claviers), Jérôme Josselin (guitare) et François Schauber (batterie). "Personne ne danse, personne ne chante", tel est le message diffusé par le trio aux influences cinématographiques multiples (Claude Chabrol, Jean-Luc Godard, Patrice Leconte ou Noémie Lvovsky, pour n'en citer que quelques-unes). Guitare, batterie, basse, claviers et cinéma sonore.

J'ai découvert Féroces il y a un peu moins de deux ans, à l'occasion du festival de cinéma Entrevues, à Belfort. J'étais allée voir un film d'Ado Arrietta et un autre, réalisé par Godard et Anne-Marie Miéville. Le morceau qui accompagnait la magnifique bande annonce de l'édition 2016 était "Même ça tu n'as pas le courage", tiré de Juliette, le premier EP de Féroces. Enorme émotion musicale : c'était la première fois qu'un groupe collait autant à mes obsessions et surtout à ma vision de l'art — des passerelles entre différentes disciplines et un aspect combinatoire. Féroces a abattu les frontières entre musique et image — même si certains groupes, de trip-hop notamment l'avaient déjà fait avant (on pense aussi à la citation des Deux anglaises et le continent de Truffaut utilisée en boucle par Jean Bart dans "Modern Style"). Les chansons de Féroces peuvent nous faire voyager très loin, vers un monde intermédiaire. Il n'est pas nécessaire d'avoir vu les nombreux films utilisés par le trio. Au contraire, l'ignorance du contexte permet à l'auditeur de reconstituer son propre film, avec ses images mentales multiples, ses décors fantasmés et de combler les trous du scénario en recréant une histoire, souvent complètement différente. Par ailleurs, j'ai fait de belles découvertes cinématographiques grâce à Féroces, telles que Betty, de Claude Chabrol — que l'on retrouve dans le très sombre "N'ayez pas peur j'ai l'habitude" — ou La fille sur le pont, de Patrice Leconte — dont on découvre un extrait du monologue inaugural dans "J'attends qu'il m'arrive quelque chose". Il serait intéressant de dresser une liste complète du corpus cinématographique de Féroces, et de ses obsessions : des fantômes, comme Patrick Dewaere, des cigarettes, de l'amour, plus ou moins malheureux, des films un peu oubliés (La maladie d'amour de Jacques Deray), des voix douces — je pense notamment à celle d'Anna Karina dans le sublime Vivre sa vie de Godard — une sensation de vertige et d'incomplétude. Difficile de ne pas mentionner les clips réalisés par Nicotine, Pixopath ou Sylvain Messager prolongeant cette vision trouble et fantasmagorique amenée par la musique. Les singles de Féroces sont également magnifiques. Ils comprennent notamment "Donna", un morceau lancinant et rêveur, portant sur le personnage de Donna Hayward dans Twin Peaks, la série culte de David Lynch et une reprise incroyable de My Bloody Valentine avec "Sometimes (Jamais on ne nous dit ces choses-là)".

Et puis, il y a eu Joséphine, la dernière-née de Féroces. Une belle façon de clôturer les vacances, en noir et blanc, avec beaucoup de poésie. L'EP a été baptisé ainsi en raison du personnage interprété par Alice Isaaz dans Espèces menacées de Gilles Bourdos, sorti en 2017. Parmi les autres références cinématographiques abordées, on retrouve Je l'aimais de Zabou Breitman, dans le magnifique "Qu'est-ce qu'on va devenir nous deux ?", dont le clip est déjà disponible, ou Seul contre tous de Gaspar Noé — film qui me hante depuis longtemps déjà — dans "A chacun son petit tunnel". Chaque morceau possède une atmosphère particulière, une noirceur nimbée de lumière, et regroupe de nombreuses métaphores, comme le tunnel sombre, supposé représenter une vie humaine, ou la tempête de neige, associée ensuite au Sida, que l'on peut voir comme une menace de mort. La figure du boucher chevalin et de sa vie sans espoir, de ses soliloques amers, soldés par une incapacité pathologique à se lier aux autres est omniprésente, mais Féroces nous démontre une fois de plus que, contrairement à ce qu'affirme le personnage interprété par Philippe Nahon dans Seul contre tous, il y a (presque) toujours une lueur au bout du tunnel.

L'EP est à écouter intégralement ici et je vous laisse avec le clip de "Qu'est-ce qu'on va devenir nous deux ?", qui donne un bel aperçu du travail de ce trio qui ne danse et ne chante jamais.



Site de Féroces
Bandcamp

1 commentaire:

  1. Un grand merci pour ton article sur Féroces ! il est magnifique, nous souhaiterions le partager mais pas question de le faire sans te créditer. Pourrais-tu nous écrire ? merci d'avance Joss pour Féroces

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