mercredi 27 décembre 2017

AVANCE RAPIDE #4 Alias Grace, 2017

Je décide aujourd'hui de faire exception et de consacrer un article à une série — ce que je n'aime pas forcément faire d'habitude, car j'ai énormément de mal à être régulière, et que je commence toutes sortes de séries que je ne finis jamais... Je n'ai pas eu de souci avec Alias Grace car il s'agit d'une mini-série de 6 épisodes de 45 minutes (ou le format parfait pour moi). Au départ, je l'ai commencée sans trop savoir ce que je regardais, même si j'avais bien évidemment entendu parler de Margaret Atwood grâce au succès de The Handmaid's Tale. Je savais que la condition de la femme serait un aspect central de la série, qu'il y aurait une protagoniste forte et haute en couleurs et probablement un côté assez violent. Ces quelques éléments m'ont suffit pour démarrer les vacances de Noël avec cette série, que je vais commencer par résumer de manière assez brève et concise.

L'intrigue a lieu au XIXe siècle, dans une petite ville canadienne. Le docteur Simon Jordan — un aliéniste bien sûr, car il faut rappeler que l'étude de l'esprit humain et des maladies mentales faisait fureur à cette époque — se rend dans une petite ville canadienne afin de s'entretenir avec Grace Marks, une charmante jeune femme inculpée pour le double meurtre d'une gouvernante et de son maître de maison. Grace est emprisonnée depuis quinze ans dans un pénitencier, mais un petit comité de soutien à son égard s'est formé — comprenant, entre autres, le gouverneur et le révérend de la ville — et ses membres espèrent fermement que le docteur Jordan pourra démontrer son innocence. Cette mini-série est adaptée du roman éponyme de Margaret Atwood, écrit en 1996 et lui-même inspiré de faits réels.

© Alias Grace, Mary Harron, 2017

Le premier épisode est très prenant et donne envie aux spectateurs et spectatrices de connaître la suite. Le tout fonctionne beaucoup sur un effet de suspens : Grace raconte son histoire au docteur Jordan de manière très fragmentée, le laissant ainsi sur sa faim, et nous avec. Il est important de préciser que les mêmes images — le meurtre de Nancy Montgomery, la gouvernante, le procès de Grace, etc — reviennent plusieurs fois, mais jamais dans le même contexte. Le puzzle compliqué que constitue l'histoire de la protagoniste se construit et se déconstruit au fil du temps... Sa duplicité est d'ailleurs questionnée durant toute la série. Grace est-elle une terrible meurtrière ou une innocente victime du destin, comme tant d'autres l'ont été avant elle ? Une personne avide de vérité ou une menteuse accomplie ? Ces questions sont abordées tout le temps, mais aucune réponse définitive ne sera livrée, car tel n'est pas l'objectif. Cette série joue la carte de l'implicite et de la subjectivité de l'intériorité et c'est cela même qui la rend si passionnante.
Les thèmes majeurs, la culpabilité et l'aliénation, sont explorés de manière multiple. La famille et les amis du gouverneur, pourtant favorables à la libération de Grace, prennent plaisir à l'observer alors qu'elle nettoie la maison — sa présence troublante semble quelque peu pimenter les séances de tables tournantes organisées par ces bourgeois à la fois bienveillants et trop curieux. Le docteur Jordan lui-même se laisse captiver par la jeune femme et lui pose parfois des questions intrusives. Ici, c'est la dignité, valeur suprême, qui est remise en cause, car Grace est une meurtrière potentielle, et cela semble en exciter plus d'un. Elle subit d'ailleurs un nombre incalculable d'abus physiques et verbaux et de châtiments, infligés le plus souvent par des hommes. La seule façon pour Grace de reprendre le pouvoir est de prendre la parole et de raconter son histoire, car son récit tient tout le monde en haleine, et elle peut finalement raconter aux autres ce qu'ils veulent entendre — ou non. 

© Alias Grace, Mary Harron, 2017

Le plus souvent, Grace s'adresse directement au docteur Jordan pour raconter son histoire. Nous avons donc affaire directement à un point de vue subjectif et biaisé, pouvant donner lieu à un sentiment de trouble, semblable à celui que peuvent rencontrer le lecteur et la lectrice du fameux Tell-Tale Heart d'Edgar Poe. Cette nouvelle ne révèle jamais l'identité du narrateur ou de la narratrice, car rien n'indique dans le texte s'il s'agit d'un homme ou d'une femme. Elle ne met pas non plus en évidence le motif de son crime, et sous-entend que la personne qui raconte l'histoire n'est en aucun cas digne de confiance — comme souvent chez Poe, mais je m'égare. Il en va de même pour Grace Marks. Le docteur Jordan doute plusieurs fois de la véracité de son récit, mais il ne peut s'empêcher de continuer de l'écouter, et de la croire malgré tout. Le personnage de Grace se base sur un ensemble de paradoxes, mais n'est-ce pas le propre de la nature humaine ? En souhaitant réduire cette jeune femme à un simple statut (celui de meurtrière ou d'innocente), on en oublie que l'un n'annule pas forcément l'autre. Et que Grace, à l'image de nous tous, est faite de duplicité.
Il est également important de préciser que chaque épisode commence par une citation mise en exergue, correspondant à ce que l'on s'apprête à voir. On y trouvera notamment des extraits d'œuvres de Lord Tennyson, Nathaniel Hawthorne, Edgar Poe (tiens, tiens) ou encore d'Emily Dickinson, dont le nom revient à deux reprises. La série me rappelle d'ailleurs un poème de cette célèbre poétesse américaine, que j'ai étudié cette année, mais qui ne fait pas partie du corpus cité dans Alias Grace. "A Narrow Fellow in the Grass" évoque la rencontre d'un jeune garçon avec un serpent. Manifestement, l'animal a fait réaliser quelque chose d'important au garçon, mais nous ne savons pas de quoi il s'agit. Là encore, la réponse n'est pas donnée dans le poème, construit également sur une forme de dualité entre peur et plaisir — l'alternance entre des hexamètres (6 syllabes accentuées) et heptamètres (7 syllabes accentuées) rappelle à la fois le Diable et Dieu.
L'atmosphère de la série est mystérieuse, touchante parfois, et violemment mystique souvent. La condition féminine reste la problématique centrale, principalement à cause du thème de l'aliénation que j'ai déjà mentionné (un mot dont la pluralité des sens peut parfaitement s'appliquer à l'ensemble de la série, puisque Grace est à la fois étrangère à elle-même par la faute de ses pertes de mémoire depuis le meurtre, mais également privée de liberté et entravée par les autres depuis son plus jeune âge). Alias Grace est l'histoire d'une bataille, d'une revanche, à une époque où les femmes sont encore considérées comme des objets, et non comme des individus à part entière.

             

Avec : Sarah Gadon (Grace Marks), Edward Holcroft (Simon Jordan), Rebecca Liddiard (Mary Whitney), Anna Paquin (Nancy Montgomery), Zachary Levi (Jeremiah/Jerome DuPont), Kerr Logan (James McDermott)...
Genre : Thriller, drame, biopic, série historique
Date de diffusion : 25 septembre — 30 octobre 2017
Disponible sur Netflix 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire