lundi 27 février 2017

AVANCE RAPIDE #2 Moonlight, Barry Jenkins, 2017

Aujourd'hui, je m'apprête à faire une tentative de critique du grand favori de 2017, qui a raflé l'Oscar du meilleur film hier soir : Moonlight, de Barry Jenkins, que j'ai vu hier au cinéma.
Je suis entrée dans la salle avec une légère méfiance. J'avais beaucoup entendu parler de ce film, que ce soit à la radio, dans des magazines ou sur les réseaux sociaux, et j'avais peur d'être déçue - comme souvent quand je me confronte à des films reconnus - mais ça n'a n'a pas été le cas.

© Moonlight, Barry Jenkins
Le film relate l'histoire de Chiron, en trois "chapitres" décisifs de sa vie : l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte. Si le découpage est assez classique au niveau de la forme, il n'en reste pas moins très inventif sur le fond. Chaque chapitre porte un titre différent, en fonction du patronyme du personnage, qui évolue avec lui. Surnommé Little quand il est enfant, alors qu'il n'est pas plus petit que ses camarades, seulement un peu plus maigre peut-être, qui le rabaissent et le malmènent en permanence, il est à nouveau Chiron à l'adolescence, l'âge ingrat, où il reprend possession de sa véritable identité mais qu'il aborde avec une difficulté d'autant plus grande qu'il est toujours la cible des moqueries des autres, et deviendra Black plus tard, arpentant Atlanta dans une grosse voiture, mais finalement toujours aussi seul et peu confiant. Barry Jenkins aborde cette quête identitaire avec beaucoup de délicatesse et parvient à éviter les poncifs qui auraient pu rendre ce film nettement plus mélodramatique. Chiron est réservé, ne parle que pour dire l'essentiel - trait de caractère qui le suivra jusqu'à l'âge adulte. Il semble grandir contre ce flot de paroles qui caractérise les gens de son entourage, que ce soit les garçons qui le harcèlent ou sa mère droguée, qui n'est pas à même de s'occuper de lui correctement (mais qui reste un personnage assez beau, loin du cliché des camés qu'on peut trouver quelques fois au cinéma). Chiron est indépendant très tôt, moins parce qu'il en a envie que parce qu'il n'a pas le choix. Alors, il marche, il part loin, très loin du domicile familial, le temps d'une soirée ou de quelques heures, il va chez ce couple bienveillant qui le comprend et l'adopte d'une certaine manière ou se rend à la plage, où il a appris à nager alors qu'il était enfant.
L'existence des autres se heurte à celle de Chiron, qui vit difficilement, tâtonne, se cherche, incapable d'appréhender la façon de penser de ses camarades.
Par ailleurs, il n'est pas un incompris pour autant, ou le rejeton d'une société qui n'a pas voulu de lui. C'est un garçon qui n'est ni plus bête ni plus intelligent que les autres - il leur ressemble, même s'il est plus sensible et réservé - et qui cherche simplement sa place depuis l'enfance. L'homosexualité est abordée de manière très délicate, elle est à la fois l'un des thèmes principaux du film et le prétexte pour une quête identitaire dont Chiron ne sortira jamais vraiment.

© Moonlight, Barry Jenkins
C'est au contact de Kevin (personnage que j'ai beaucoup apprécié dans les trois chapitres!), ami d'enfance à la fois simple et ambigu, compagnon le temps d'une soirée sur la plage, que Chiron parvient à s'ouvrir un peu. Tiraillé entre une popularité attirante et l'envie de comprendre les silences de Chiron, Kevin est un personnage ambivalent. Ce n'est pas un héros, il ne sort pas son compagnon du milieu dans lequel ils évoluent tous les deux, mais il traverse Moonlight avec son protagoniste, de manière plus ou moins prononcée, oscillant entre légèreté et gravité.
C'est un film très contemplatif, dans lequel la mer et la ville ont un rôle aussi important que les personnages. Les lieux que traverse Chiron ont tous une signification, ils ne sont jamais choisis par hasard. Il s'agit d'une quête identitaire mais aussi d'un parcours précis, minutieux, à travers des endroits symboliques (les différents intérieurs, le lycée, le restaurant de la fin...) Certaines séquences sont très belles et filmées avec réserve, malgré des couleurs vives, qui contribuent elles aussi à l'atmosphère du film. Barry Jenkins est un esthète ; une dispute animée avec la mère donne lieu à un très beau ralenti silencieux, et un plan sur les murs colorés de la pièce. Les scènes de nuit sont nombreuses, en référence au titre (clair de lune en français) et Chiron y évolue avec grâce, et avec plus d'aisance que lorsqu'il fait jour. Pour finir, mention spéciale à la bande originale, qui alterne entre rap américain (Goodie Mob), instrumental (Nicholas Britell, qui a composé la musique du film) et vieilles chansons (Barbara Lewis), sans oublier le casting comptant notamment les excellents Mahershala Ali - qui a obtenu l'Oscar du meilleur acteur dans un second rôle - André Holland, Trevante Rhodes, Ashton Sanders et la surprenante Janelle Monaé, pour n'en citer que quelques-uns.
Alors, pour résumer, Moonlight c'est un condensé de silences bruyants, de bleu et de subtilité, c'est un film qui ne rend pas indifférent et auquel on repense après, souvent.




Avec : Alex R. Hibbert (Little), Trevante Rhodes (Black), Ashton Sanders (Chiron adolescent), Naomie Harris (Paula), Mahershala Ali (Juan), Janelle Monaé (Teresa), André Holland (Kevin adulte)...
Genre : drame
Sortie en France : 1er février 2017
Durée : 110 minutes 

1 commentaire:

  1. une jolie critique, bien écrite et qui donne envie....
    pour les "silences bruyants" entre autres ! JK

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